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Le Moi et le Chat

Publié par Docteur Foucaud Du Boisguéheneuc, 12 / 06 / 2019 / Imprimer cette page
Autoportrait 1

Une femme de 73 ans, professeur de lettres et peintre, présente des troubles cognitifs depuis 1 an : oubli des faits récents, désorientation, confusions d’identité, hallucinations, sensation de présence sur sa gauche qu’elle identifie comme sa sœur, sensations de passage et rêves animés. Tendance à serrer à droite au volant, apraxie de l’habillage. MMSE 18/30, BREF 19/30, dysmnésie d’évocation, fluctuations attentionnelles, déficit des fonctions exécutives, apraxie constructive. Dans la salle d’attente, elle se lève à l’appel du voisin. Sur la consigne de se dessiner, elle rajoute une tête et un corps sur son bras gauche, s’étonne et lui ajoute des moustaches et une queue pour faire un chat.

La patiente : « Il y a des fois j’ai quelqu’un… j’ai la sensation qu’il y a quelqu’un qui… qui est à côté  de moi (regarde son mari) mais je ne suis pas forcément contente qu’il soit là ou qu’elle soit là… C’est une présence que je n’avais pas prévue. La première fois que ça m’est arrivé, j’ai dit : Tiens ça vient du côté gauche. Pourquoi ?

Le médecin : — Donc c’est sur votre gauche?

— Oui c’est sur ce côté juste à la hauteur de la personne que j’aide à marcher.

— Quelle personne vous aidez à marcher ?

— Ben… oui c’est bizarre. Elle me tient la main. Je pense qu’elle n’est pas capable de se diriger toute seule ou tout seul.

Elle vous tient la main ou vous lui tenez la main ?

— Ben oui je ne sais pas. Je m’appuie sur ce bras gauche, donc je peux changer de bras en me disant que la présence a bougé, donc maintenant je ne suis plus celle qui me tient… à qui je tiens le bras… mais c’est quelqu’un qui se tient. C’est quelque chose que je ne peux pas expliquer et qui m’encombre d’une certaine façon.

— Vous l’identifiez comment ?

— C’est une fille à peu près comme moi, c’est quelqu’un que j’ai vu beaucoup autrefois et qui s’est éloignée… Je veux dire au bout de trois ou quatre ans de connaissance, je me suis aperçue que je ne m’entendais pas du tout avec elle donc j’ai arrêté de communiquer.

Son mari : — Elle ressemble un peu à ta sœur.

La patiente : — Oui c’est vrai. Ma sœur est morte et on se disait : Il faut que tu marches, que tu actives, que tu t’actives.

Le médecin : — Mais vous lui parlez alors ?

— Alors en fait, moi je suis assise ou couchée et je l’interroge… même si c’est pas vraiment interroger… c’est une espèce… pas de confession mais… tout à coup je me réveille et je me dis : Bon on arrête le cinéma, tu l’as déjà rabâché et je le rabâche même pas mais je l’ai dans l’esprit, voilà. (Se tourne vers son mari). Parce que toi t’es quelque fois là ? Tu as quelque fois la présence ? C’est pas systématiquement…

Son mari : — Quand tu mets le couvert pour trois, tu penses à qui ?

La patiente : — Ben justement tu me donnes… tu donnes à toi… si tu manges en même temps que moi… mais que je tu me parles matériellement donc bon si tu me parles en même temps que moi… je vais essayer de m’introduire dans ta conversation, c’est pas toujours facile, tu aimes bien intervenir dans ce que je dis…

Le médecin : — Vous avez des sensations de passage ?

— Alors ça pour le coup, c’est une sensation que j’ai souvent. On se ballade et tout à coup, qu’est-ce qu’on voit débouler ? Une chatte avec ses petits. Là aussi c’était une mère qui donnait la main à son petit… qui donnait la main !… je veux dire la patte… c’est idiot mais… »

Autoportrait 2

Commentaire de l’autoportrait réalisé 6 mois plus tard : « Là j’ai les bras qui sont en forme de berceau, comme un berceau que je suis en train de bercer en fait, je berce le bébé, le bébé qui est en train de se faire donc forcément il n’est pas encore fini. J’ai toujours eu peur de ne pas finir les bébés. On dirait un début de bébé comme si j’avais perdu un enfant alors que ce n’est pas vrai. Il n’est pas normal ce bébé, il a une tête d’adulte. Je ne sais pas si je suis responsable de cette malformation, une malformation mentale, je ne pense pas du tout à une déformation physique. Mais on sait qu’il n’est pas normal. Il y en a deux pour un. Le corps il se ferme, il est comme celui de la mère, il est dans le prolongement de celui de la mère, alors qu’on a jamais sorti un bébé de dessous les épaules ! — Vous avez transformé votre bras en bébé. — Voilà… Ah non ! Pas en bébé comme ça… Je l’ai transformé tout seul… C’est d’avoir un bébé moi qui m’intéresse, c’est pas d’avoir un gros bras. Mais quand je porte une charge, j’ai peur de me retrouver avec le bras dix centimètres plus long ».

IRM et TEP : atrophie et hypométabolisme diffus prédominant à droite

Cette patiente présente une impression de présence et des sensations de passage (phénomènes primaires) dans le cadre d’une probable maladie à Corps de Lewy. L’incohérence du récit semble ici étroitement liée à l’instance de discours : le contenu des hallucinations ne peut être séparé de l’instabilité du sujet marquée par les changements incessants de pronoms personnels (Benveniste, 1966 ; Barthes 1985).

Benveniste E (1966). Problème de linguistique générale I & II, Gallimard. Pp 67 et 79.

Barthes R. (1985). « Introduction à l’analyse structurale des récits » in L’aventure sémiologique. Editions du Seuil, p. 167.

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