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Délire d’identité et erreur d’attribution du visage

Publié par Docteur Foucaud Du Boisguéheneuc, 1 / 12 / 2016 / Imprimer cette page
Auteurs: F. du Boisguéheneuc, C. Pluchon, F. Salmon

Janiceps. Nicolas Régnault, 1775.

Un patient présente des troubles visuo-spatiaux depuis trois ans. Son épouse remarque une difficulté pour placer les couverts. Il ne voit pas sa fourchette sur sa gauche et verse l’eau à côté du verre. L’habillage est extrêmement difficile : erreurs devant-derrière, droite-gauche et haut-bas avec souvent une tendance à passer les deux jambes dans le même trou. Il a du mal à apprécier les distances en voiture et ne sait plus accrocher l’hameçon à la pêche. Il s’est même surpris à tirer sur son annulaire gauche en voulant faire un nœud. Au cours de l’examen, je note qu’il s’asseoit sur la moitié droite de la chaise et qu’il a tendance à regarder sa main gauche lorsqu’elle passe dans son champ visuel. L’examen clinique met en évidence une apraxie constructive, une apraxie de l’habillage, une héminégligence spatiale gauche, une hémiataxie visuomotrice gauche, une simultagnosie, une apraxie du regard et une illusion de sosie.

« – Il y a des fois, je suis avec quelqu’un et je ne retrouve pas son visage. J’ai une cliente que je connais très bien. Eh bien il y a des fois, je ne la vois pas comme ça. Je la vois, je me dis que c’est bien elle, mais ce n’est pas spontané. Il faut bien quelques secondes pour que je me dise : ‘Eh bien oui, c’est elle…’. L’autre jour, j’avais quelqu’un à ma table que je connais très bien. A la fin du repas, je lui dis : ‘Ecoute, excuse-moi mais pendant un moment je ne t’ai pas reconnu, ce n’est pas toi qui étais là. Je ne sais pas ce que ça lui a fait à mon copain…’ Quand je suis derrière ma femme, je vois dans sa chevelure la tête d’une personne, ça me dessine un visage. De temps en temps, il arrive que je voie le visage de ma mère à la place de ma femme. J’aime autant vous dire que ça lui fait bizarre. »

 

« – L’autre jour, j’étais dans mon fauteuil, ma femme était dans son fauteuil (indique un endroit sur sa gauche). A plusieurs reprises, il y avait comme un mur ou plutôt un grillage, non un rideau, c’est ça un rideau. J’appelle ma femme : ‘Tu es là … ?’ mais il y avait comme un rideau qui aurait été mis entre nous. Parfois, surtout quand je regarde la télévision, je me retourne en voulant presque entamer une conversation… et puis je suis tout seul. Quand je marche, je sens souvent quelqu’un sur ma gauche. Je me retourne. D’ailleurs avant de me retourner, souvent je me dis qu’il n’y a personne mais je me retourne quand même. Alors je me dis: ‘Est-ce que c’est l’ombre ?’ Non. Je me retourne pour que la personne puisse passer… mais il n’y a personne qui passe ! »

 

 

« – La semaine dernière mon chat a encore sauté sur mes genoux – il est mort depuis deux mois ! –  Je me suis dit : ‘Tiens je vais l’apporter au docteur celui-là, il verra bien si c’est vrai ou pas’.

– Il n’y a que vous qui le voyez ou est-ce que les autres peuvent le voir ?

– Ah ben non, c’est-à-dire il y a des fois où je joue le jeu mais ça tombe dans l’eau parce que ça n’existe pas. Je vois des choses qui n’existent pas. Par contre, en les regardant, ça change tout de suite. Je vois des images très belles, les mêmes que celles qui me sont reflétées dans la tête quoi. Je dis dans la tête, c’est bien par la tête qu’on réfléchit ? Je vois exactement les mêmes images qu’à la télévision mais… sur le vif, pas réfléchi. Tout ce qui se passait dans la télévision, je le vivais.

– J’ai l’impression que ce sont vos pensées que vous voyez à l’extérieur.

– Ah oui, le mot est bien. On me l’avait pas encore dit celui-là. »

 

TEP 18 FDG : Hypométabolisme temporo-pariéto-occipital bilatéral prédominant à droite

TEP 18 FDG : Hypométabolisme temporo-pariéto-occipital bilatéral prédominant à droite

Chez ce patient, l’asomatognosie semble avoir débuté par la main gauche. En même temps qu’il cesse progressivement de s’attribuer son côté gauche, il ressent une sensation de présence sur sa gauche (signe de l’ange gardien). Ainsi la perte du sentiment d’appartenance de son hémicorps gauche est progressivement remplacée par une sensation de présence vécue à l’extérieur de lui. Simultanément apparaît une illusion de sosie: « Ce n’est pas lui » (syndrome de Capgras) ou « Je vois le visage de ma mère à la place de ma femme » (syndrome de Fregoli). De façon remarquable, les troubles ont commencé par l’illusion de voir un visage derrière la tête de sa femme (prosopsie de type janicéphale). L’examen révèle une attribution délirante de son hémiface. A la question « Montrez-moi votre œil gauche », il me montre le mien. Quand je pointe son œil gauche, il me répond que c’est le mien. Pourtant il attribue correctement l’œil droit.

 

Montrez-moi votre œil gauche

Montrez-moi votre œil gauche

Montrez-moi mon œil gauche

Montrez-moi mon œil gauche

A qui est cet œil ? (ne répond pas)

A qui est cet œil ? (ne répond pas)

Et celui-là ?  – Votre œil gauche

Et celui-là ? – Votre œil gauche

 

 

 

 

 

 

Certains indices laissent penser que l’erreur d’attribution chez ce patient concerne à la fois la main et le visage. Pour plusieurs auteurs, les délires d’identité seraient la conséquence d’une extension au visage de phénomènes bien connus au niveau des membres mais vécus dans l’espace extra-corporel lorsque l’hallucination concerne des parties du corps qui échappent habituellement à notre perception. Ainsi l’asomatognosie, sentiment de non appartenance d’un membre, s’accompagne parfois d’une attribution délirante à autrui (somatoparaphrénie) ou d’une reduplication (pseudo-polymélie). Le même trouble étendu au visage donnerait lieu aux délires d’identification de personnes: syndrome de Capgras lorsque l’identité n’est pas reconnue, syndrome de Fregoli lorsque l’imposteur est identifié et que le même individu semble revêtir l’apparence de plusieurs. Enfin, la même personne peut se dédoubler et plusieurs s’incarner dans le corps d’un seul individu (syndrome d’intermétamorphose). Chez ce patient, le délire d’identité s’accompagne d’une erreur d’attribution du visage.

 

  1. Feinberg TE. Neuropathologies of the self: a general theory. Neuropsychanalysis (2010) 12: 133-158
  2. Merleau-Ponty M. « Phénoménologie de la Perception » (1945). Paris, Gallimard, « Tel », 1976
  3. Lhermitte J. « L’image de notre corps » (1929). Paris, L’Harmattan, 1998
  4. Thibierge S. « Le nom, l’image, l’objet. Image du corps et Reconnaissance », Paris, PUF, 2011
  5. Du Boisguéheneuc F. « Interprétation phénoménologique des troubles neurologiques ». De Boeck-Solal Eds, 2013
  6. Figure 1:  Nicolas-François Regnault, Geneviève Regnault (1775). Les écarts de la nature (p. 26). Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8453981x/f1.planchecontact

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