Accès aux archives
septembre 2018
L M M J V S D
« Juin    
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930

Asomatognosie ou pseudo-amélie ?

Publié par Docteur Foucaud Du Boisguéheneuc, 26 / 06 / 2018 / Imprimer cette page
Enfant à trois jambes et un bras. schenck Johann Georg, 1609.

Enfant à trois jambes et un bras. Schenck Johann Georg, 1609.

Une patiente de 66 ans est hospitalisée pour accident vasculaire cérébral sylvien droit révélé par une hémiplégie gauche associée à une héminégligence spatiale. Le scanner initial montre une hypoperfusion dans le territoire sylvien superficiel droit avec un mismatch important. La patiente est fibrinolysée à 2H du début des symptômes. La récupération à 24H est complète. L’IRM cérébrale de contrôle montre un hypersignal localisé au niveau du lobule pariétal inférieur droit. Le lendemain de l’AVC, la patiente rapporte en détail les événements :

 

« – J’étais en train de composer un numéro de téléphone quand j’ai demandé à mon mari à qui était cette main qui parcourait les touches. Il m’a répondu que c’était la mienne – vous imaginez sa réaction ! –. Quand je l’ai appelé, j’ai senti en plus que ma voix était différente : je m’entendais de très loin avec un écho important qui me gênait au point qu’il fallait que je me taise. Ce n’était pas vraiment un écho : c’était amplifié et modifié. Mon intonation, les sons n’étaient pas ce que j’entends d’habitude. »

 

« En voulant m’asseoir, mon regard a croisé ma main. Or cette main était devenue un objet absolument inconnu. Tout d’un coup, c’était quelque chose qui n’était plus à moi. Même sa forme ne me disait rien. Ma main, enfin ce que je pensais ne pas être ma main, me semblait longue, lisse, petite, blanche. Je me suis dit: c’est une main d’enfant ? Depuis, j’ai repensé à cette camarade d’école que j’ai connue vers l’âge de dix ans, qui avait une prothèse à la place du bras. A cet âge tout le monde s’amusait à toucher sa prothèse. Je pense qu’au moment où j’ai découvert ma main, je ne suis pas sûre d’avoir pensé son prénom mais j’ai eu un flash : j’ai vu cette main, cette prothèse. »

 

« Je me suis dit que ça doit être elle quand même. J’ai voulu la toucher, mais je voyais que je ne touchais rien. Je la tenais mais je ne sentais pas que je me tenais. Je savais que je tenais quelque chose avec ma main droite mais dans la mesure où ma main gauche ne ressentait rien elle-même, ça ne pouvait pas être ma main. Je me suis dit : non seulement je ne lui vois pas la même forme que ma main, mais quand je la touche elle ne me dit pas que c’est elle, alors c’est un autre objet quoi ! C’est presque comme s’il y avait une séparation entre ma main, la mienne que je connaissais, et cet objet-là. Et puis je ne la trouvais pas. Je voyais quelque chose là (montre son abdomen) et je voulais bouger ma main (montre son épaule), mais ce qu’il y avait sur moi ne bougeait pas donc je cherchais ma vraie main ailleurs ! »

 

photo1photo2photo3

 

« Après elle est sans doute tombée au niveau de mon abdomen, et là elle m’a touchée ! Je me suis dit : Ah mais en plus, elle fait quelque chose sur moi ! Je ne sais pas pourquoi, je trouvais qu’elle se rapprochait de moi. Je cherchais à l’éloigner mais elle revenait sans cesse. Et en plus elle me tapait ! Ce n’est pas un film d’épouvante mais c’était presque ça. Elle commençait à me faire peur. C’est-à-dire qu’il y avait deux choses en même temps : cette main et cette voix que je ne reconnaissais pas. Deux choses qui m’étaient inconnues, ça fait beaucoup. Entre ce bruit bizarre et cet objet qui n’était plus le mien, je me disais il faut que ça s’arrête, il faut que je revienne à une situation normale parce que j’étais dans quelque chose qui s’emballait. »

 

AVC ischémique du lobule pariétal inférieur droit

AVC ischémique du lobule pariétal inférieur droit

Cette patiente décrit un sentiment d’étrangeté pour son corps à la fois sur entrée visuelle (sa main gauche) et auditive (sa propre voix). L’aspect de sa main lui semble modifié (hyperschématie) comme chez les patients qui ne reconnaissent pas les visages (prosopagnosie) : le grain de la peau, la couleur, la taille, la forme, tout lui paraissait étranger. Il s’agit bien d’un déficit multimodal car la confrontation aux informations proprioceptives ne change rien au vécu de la patiente. De plus, le défaut de coïncidence entre la sensation de mouvement (kinesthèse) et le mouvement perçu donne lieu à une quasi-reduplication du membre. L’hostilité à l’égard de sa main paralysée (misoplégie) apparaît comme la conséquence logique de son vécu : cette main inconnue et séparée d’elle-même vient sans cesse au contact de son corps, et revient d’autant plus qu’elle cherche à l’éloigner. Les commentaires des patients asomatognosiques indiquent qu’ils conçoivent difficilement un corps mutilé ou un bras amputé. Le membre non reconnu est souvent interprété comme une prothèse, une amputation ou un greffon. La vision de son membre lui évoque un film d’horreur ou bien le souvenir lointain d’une amie d’enfance qui portait une prothèse. Si la reduplication est parfois décrite comme une pseudo-polymélie, l’asomatognosie est vécue ici comme une pseudo-amélie (hémidépersonnalisation). Enfin, ce n’est pas par hasard qu’elle compare cette main à une main d’enfant, le bras paralysé étant souvent identifié comme un enfant né au moment de l’AVC (personnification).

 

 

  1. Hécaen H. et Ajuriaguerra J. « Méconnaissances et Hallucinations corporelles. Etudes de la somatognosie ». Paris, Masson, 1952
  2. Schilder P. « L’image du corps. Etude des forces constructives de la psyché » (1935). Paris, Gallimard « Tel », 1968
  3. Morin C. « Schéma corporel, Image du corps, Image spéculaire. Neurologie et psychanalyse », Erès, 2013
  4. Morin C, Thibierge S, Bruguière P et al. « Daughter-somatoparaphrenia » in women with right hemisphere syndrom : a psychoanalytical perspective on neurological body knowledge disorders. Neuropsychoanalysis (2005) 7: pp 171-184.
  5. Berthoz A. et Petit J.-L. Phénoménologie et physiologie de l’action. Odile Jacob, 2006.
  6. Figure 1: Schenck Johann Georg. Enfant à trois jambes et un seul bras. Monstrorum historia memorabilis, monstrosa humanorum partuum miracula. Edition: Francfort: M. Becker, 1609; http://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/image?21265

 

Vous êtes professionnel de santé et vous souhaitez participer au staff CM2R ainsi qu'à la publication de cas sur le site PNG ? Merci de bien vouloir nous donner vos coordonnées afin de créer un profil participant.