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Aphasie : fusion des perspectives entre soi et autrui

Publié par Docteur Foucaud Du Boisguéheneuc, 28 / 11 / 2018 / Imprimer cette page

Un homme de 34 ans aux antécédents de migraine avec aura visuelle, sensitive et aphasique, est hospitalisé pour un état de mal migraineux avec aura aphasique régressive en 5 jours : hémicrânie gauche avec photophobies, aphasie sévère globale avec manque du mot, troubles de compréhension, déficit en répétition avec persévérations. L’examen met en évidence une hémianopsie latérale homonyme droite, une héminégligence droite associée à une apraxie idéomotrice unilatérale droite, un syndrome de Gerstmann complet associé à une somatotopoagnosie. L’IRM cérébrale retrouve un épaississement du cortex temporo-pariétal gauche, l’EEG met en évidence un ralentissement diffus hémisphérique gauche.

 

 

Il est incapable d’exécuter les consignes les plus simples : sur l’ordre de tendre les bras, il lève les jambes, joint les mains en prière, ferme les yeux pour la bouche. L’examen met en évidence un déficit massif pour désigner les parties du corps sur soi et sur autrui alors qu’il récupère rapidement la capacité à pointer les objets de l’environnement. Les erreurs, d’abord grossières (coude pour genou), s’affinent autour de la cible : tend le bras pour montrer le coude, la jambe pour le genou. Il a tendance à montrer systématiquement des parties du visage qu’il pourrait plus facilement pointer : avance la tête pour montrer son nez, fait des mimiques pour désigner sa bouche. Inversement, il exécute des gestes de pointage avec la main qu’il pourrait simplement montrer. En quelques jours, il pointe parfaitement les différentes parties du corps mais reste incapable de montrer correctement la main et les doigts. Il s’agit d’abord d’une apraxie idéomotrice unilatérale de la main droite avec un comportement d’accolement à la main de l’examinateur et imitation en miroir, qui laisse place à une agnosie digitale avec un déficit spécifique pour l’index : il indique systématiquement l’annulaire pour l’index, affirme que l’alliance se porte sur l’index, ne comprend pas le geste de pointage. Il pointe sans difficulté la fenêtre ou son nez mais lorsqu’on lui demande avec quel doigt, il montre l’annulaire. On lui montre une photo de son épouse :

 

Le médecin : – Est-ce que c’est ma femme ?

Le patient : – Ah ben oui !

– C’est ma femme ?!

– Oui c’est ma femme oui.

– Est-ce que c’est ma femme ?

– (répète) ‘Est-ce que c’est ma femme ?’

Son voisin : – La femme du docteur.

L’orthophoniste : – Est-ce que c’est la femme du docteur ?

Le patient : – Ah ben non ! C’est ma femme.

Le médecin : – Donc ce n’est pas la mienne.

– Ah ben non c’est pas…

– Vous confondez mon et votre ?

– Ah d’accord ! ‘Est-ce que c’est ma femme ?’ C’est la vôtre... C’est la nôtre, c’est la mienne quoi.

Le voisin : – C’est la tienne mais ce n’est pas la nôtre, ce n’est pas ma femme à moi tu vois.

Le médecin : – Montrez-moi les lunettes de mon collègue ?

Le patient : – (répète) ‘Mon collègue’. Montre les lunettes de son voisin.

Le médecin : – Montrez-moi mon stylo. Tend son stylo.

Montrez-moi votre stylo. Montre mon stylo.

– Il est à qui ?

– Ben… A moi.

– Il est à vous ?

– Oui.

– Bon, alors donnez-moi mon stylo.

– (répète) ‘Donnez-moi…’ et me donne son stylo. Je lui montre mon stylo.

– Celui-là il est à qui ? C’est le vôtre ou le mien ?

– C’est le mien.

 

IRM et TEP : œdème et hypométabolisme cortical temporo-pariétal gauche

 

Il ne s’agit pas d’un simple trouble de la compréhension : ce patient désigne parfaitement les objets de l’environnement alors qu’il est incapable de désigner les parties du corps sur soi et sur autrui. L’autotopoagnosie, d’abord étendue à l’ensemble du corps, se restreint progressivement à la main et aux doigts (agnosie digitale) alors que la désignation des parties du corps sur autrui reste déficitaire (hétérotopoagnosie). Il présente une tendance contradictoire à montrer les parties du corps qu’on pointe habituellement (membres, parties du visage) et à pointer celles qu’on montre (main et doigts). L’ambiguïté est maximale au niveau des doigts : il est incapable de désigner les doigts et l’index en particulier ni de comprendre le geste de pointage. Enfin tout est vécu de son point de vue : il semble incapable de prendre la perspective d’autrui jusqu’à s’approprier les paroles de son interlocuteur. A la question : « Qui parle ? », il répond : « C’est moi ». Cette fusion des perspectives entre soi et autrui est le miroir du sentiment d’altérité vécu au sein du corps propre rapporté dans un cas de migraine avec aura asomatognosique par atteinte du carrefour temporo-pariétal droit (cf. syndrome d’Alice au pays des Merveilles)

 

[1] F. du Boisguéheneuc. Chroniques Phénoménologiques Déc. 2017 n°7-8 p. 37
[2] F. du Boisguéheneuc, R. Gil, C. Pluchon, C. Bouyer, C. Guillevin, V. Stal, M. Wager. Perspectives en 1ère personne sur le corps d’autrui et en 3ème personne sur le corps propre par stimulation per-opératoire du cortex temporo-pariétal gauche et droit. Psy. Fr. n°3.2016 pp. 125-139

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